26.02.2007
De l'utilité de l'inutile
D’aucun soutiendraient volontiers que passer du temps à lire de la littérature, et a fortiori des vieux bouquins, est à peu près aussi utile qu’un canard à quatre pattes monté en table de nuit. Comprenez : ça ne sert vraiment à rien, voire c’est nuisible et surtout ça ne fait pas avancer la carrière.
Car par parenthèse, pourquoi sommes-nous là si ce n’est pour s’attirer des grâces, monter en puissance, se faire bien voir et gagner beaucoup de sous, bref, faire carrière. J’entends les rangs du fond, parmi lesquels nombre de bovidés et d’ovipares, qui meuglent « ouais ben on est surtout là pour rigoler, hein quand même. » Détrompez-vous, on est là pour prendre de l’avancement.
Ainsi et suivant un momentané accès d’égarement, je lisais vautrée sur mon canapé un sommet d’inutilité, qui plus est d’une longueur indécente : La guerre et la Paix de Tolstoï.
Un passage rapportant le déroulement d’une bataille perdue d’avance, menée par un détachement russe en sous-effectif commandé par le prince Bagration face à l’armée de Napoléon toute puissante, commençait ainsi :
« Avec ses quatre mille hommes, affamés et harassés, Bagration devait donc retenir à Hollabrunn pendant vingt-quatre heures toute l’armée française, ce qui était évidemment impossible. » (il y a des jours, comme ça, où ça part mal).
Au déclenchement de l’attaque française, le comportement du Prince Bagration devrait donc en toute vraisemblance se situer à mi-chemin entre la fureur et l’apoplexie. A tout le moins, on pourrait attendre de sa part une autorité et un tranchant accrus.
Et voilà pourtant ce qu’en dit Tolstoï :
« Le prince André [quidam du détachement de Bagration] écoutait attentivement les paroles que Bagration échangeait avec les différents chefs et les ordres qu’il leur donnait, et il remarquait avec étonnement qu’aucun ordre n’était donné en réalité et que Bagration essayait seulement de faire croire que tout ce qui se produisait par nécessité ou par hasard ou sur l’initiative des commandants subalternes, que tout cela se faisait sinon sur ses ordres, du moins conformément à ses intentions. Et le prince André s’aperçut qu’en dépit de la part que tenait le hasard dans le déroulement des événements qui ne dépendaient pas de la volonté du général en chef, grâce au tact de Bagration, sa présence avait une importance considérable. Ceux qui arrivaient auprès de lui le visage bouleversé se rassérénaient, les soldats et les officiers le saluaient gaiement, et tenant évidemment à manifester devant lui leur courage se montraient plus ardents »
Et voici qu’en une après-midi de Tolstoï, j’appris plus sur le commandement des hommes qu’en des années d’observation sceptique de mon chef.

Lui-même, le prince Bagration
14:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : La guerre et la paix, Tolstoï
05.01.2007
Carnets de lecture

(photo des vraies vacances)
En vraies vacances, le premier bonheur est de finir en quelques heures le livre qui péniblement nous accompagne depuis des semaines. Ce fut pour moi La Force de l'âge, soyez indulgents, 700 pages.
Quand la seconde guerre mondiale éclate, Sartre est à peine rentré de son job de Berlin. Quelques années, quelques mois avant, Sartre et Simone de Beauvoir se balladaient encore aux quatre coins de l’Europe, comme nous aux beaux jours de nos études – un peu d’argent, beaucoup de temps et donc week ends impromptus n’importe où.
La rupture de la déclaration de guerre est d’autant plus saisissante qu’en lisant Simone de Beauvoir, on s’y voit soi-même, dans cette chambre d’hôtel où elle habite, à sa guise, dans cette cohabitation proche ou lointaine avec son Amant. Et du jour au lendemain, la disette, le chaos. Certains jours on croirait presque que la guerre n’a jamais éclaté, et on a envie de pleurer, par regret de l’innocence perdue et par remords de n’en pas avoir profité assez.
Ensuite, dit Simone, toute joie est un cadeau et non un dû, chaque minute de bonheur un émerveillement. Simone, est-ce bien comme après une bonne maladie, quand on sort de son lit pour la première fois, pour timidement remanger des gauffres de maman et boire des chocolats chauds ? Mais alors dis-moi, n’oublie-t-on pas au bout de quelques jours, quelques semaines la joie qu’on a d’être valide ?
Un peu blagueuse, cette Simone. N’a-t-elle pas écrit « je ne connais personne de plus doué que moi pour le bonheur. » ? Il faut oser, n’est-ce pas ?
18:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Simone de Beauvoir, seconde guerre mondiale
10.12.2006
La Rose Blanche
Hans Scholl, Sophie Scholl, Christoph Probst, 1942
Fondée en 1942 par des étudiants munichois révoltés par la dictature et par les souffrances de la guerre, la Rose Blanche diffusa des tracts anti-nazis pendant plusieurs mois, à Munich et dans plusieurs grandes villes d’Allemagne, jusqu’à l’arrestation de leurs auteurs en 1943.
Les tracts de la Rose Blanche font référence à Schiller, Goethe, Novalis, Lao Tseu, Aristote, et citent également la Bible. Les étudiant qui les rédigeaient, âgés de 22 à 25 ans, refusaient d'accepter le totalitarisme dans lequel avait sombré l'Allemagne, et voulaient sauvegarder leur indépendance d'esprit face au nihilisme intellectuel du nazisme. Kurt Huber, professeur à l'université de Munich, réputé pour ses cours de philosophie qui influençaient beaucoup les étudiants, les encouragea à résister et devint le mentor de la Rose Blanche.
Inge Scholl, jeune sœur d’Hans et Sophie Scholl, deux des fondateurs de la Rose Blanche , raconte dans un livre simple, lumineux, les jeunes années de ses frère et sœur. La jeunesse hitlérienne, la ferveur contagieuse, l’espoir, puis les doutes, l’angoisse, et la découverte de la haine et de la violence qui portent le régime.
Au printemps 1943, suite à la diffusion du cinquième tract de la Rose Blanche , Hans et Sophie sont décapités à la hache, après une condamnation à mort pour haute trahison.
Les tracts sont impressionnants par la justesse et la limpidité de la vision qu’ils montrent. Je vous en copie un extrait ci-dessous:
« Il n’est rien n'est plus indigne d’un peuple civilisé, que de se laisser, sans résistance, régir par l'obscur bon plaisir d'une clique de despotes. Est-ce que chaque Allemand honnête n'a pas honte aujourd'hui de son gouvernement ? Qui d'entre nous pressent quelle somme d'ignominie pèsera sur nous et nos enfants quand le bandeau, qui maintenant nous aveugle, sera tombé et qu'on découvrira l'atrocité extrême de ces crimes ?
Nos yeux ont été ouverts par les horreurs des dernières années, il est grand temps d'en finir avec cette bande de fantoches. Jusqu'à la déclaration de guerre, beaucoup d'entre nous étaient encore abusés. Les nazis cachaient leur vrai visage. Maintenant, ils se sont démasqués et le seul, le plus beau, le plus sain devoir de chaque Allemand doit être l'extermination de ces brutes. »
Extrait d’un tract de La Rose Blanche, 1943.
23:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Hns et Sophie Scholl, la Rose Blanche
01.11.2006
Violence at work
![]()
A l'occasion de la sortie du livre de la sociologue Christine Marsan sur les Violences en entreprise, interrogeons-nous sur les pressions que nous subissons au quotidien dans notre bureau préféré.
- Pression du boss: surtout s'il est perpétuellement sur votre dos, à vous envoyer des mails toutes les 5 minutes (vécu), courir dans les corridors à votre recherche, ous faire des procès d'intention sans fondement et fondre en larmes en pleine réunion avec le client (vécu aussi, et je dois bien avouer que c'était une femme)
- Pression des subordonnés: vous avez-beau leur fourguer le modèle excel le plus foireux pour les occuper dix jours de suite en toute autonomie, ils vous reviennent en boomerang au bout d'une demi heure pour vous assomer de questions sur les raccroucis clavier. Ou pire ils vous laissent croire que tout va bien jusqu'à la veille de la préz client, où vous découvrez décomposé qu'ils ont passé 98% des dits-dix jours à désespérer de leur incompétence
- Pression de vos collègues: naturellement moins forts que vous, ils ne cessent de vous savonner la planche auprès du grand manitou en faisant croire que vous passez votre journée à lire des blogs au lieu d'avancer la procédure 144A (ça se saurait)
Mais surtout, surtout... Pression de vous-mêmes. Ancien cancre, vous vous êtes promis de prendre votre revanche sur le premier de la classe et passer votre temps obnubilé sur les moyens de parvenir et de les écraser tous. Ancien bon élève, vous vous rongez les sangs que le patron puissent éventuellement trouver que votre boulot laisse à désirer - quand bien même vous luttâtes jusqu'à 3h du mat à la lampe frontale hier soir pour le finir.
Bref, faut se résigner: la condition de l'homme moderne c'est l'esclavage consenti.
(sur ce excusez-moi j'ai du trop travailler un 1er novembre)
22:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : violence en entreprise, Christine Marsan, stress au travail


